Emaxilde

Olivier Poncet

Je fais partie d'une espèce menacée d'extinction

 publié le 18/07/2020 à 12:00 par Olivier Poncet


cover

Cela fait longtemps que je n’avais pas écrit. Si je reprends aujourd’hui le chemin de l’écriture, cela ne sera pas pour vous parler de « geekeries » ou autres « nerderies » en tout genre. Dans ce très long billet de blog, je vais aborder le difficile sujet d’une espèce en voie d’extinction : les vieux software crafters autodidactes dont je fais partie. Je vais donc vous parler des vieux techos à travers moi, de l’évolution du marché ces 25 dernières années, du burn-out qui m’est arrivé et de la remise en question qui s’ensuit.

Ready ? Set … Go !

TLDR; Je vous préviens d’avance, c’est long ! Mais je pense que c’est nécessaire. Ce billet a d’ailleurs une forte probabilité d’être refactoré de temps à autre (comme mon code).

Back to the dinosaurs

Je vais vous raconter une petite anecdote cinématographique que vous connaissez peut-être déjà, mais qui appuiera mon sujet.

Vous souvenez-vous du film Jurassic Park, sorti en 1993, et de cet échange entre le docteur Ellie Sattler (Laura Dern), le docteur Alan Grant (Sam Neill) et le Docteur Ian Malcolm (Jeff Goldblum) ?

DR. ELLIE SATTLER:
    « So, what are you thinking ? »

DR. ALAN GRANT:
    « That we're out of a job ! »

DR. IAN MALCOLM:
    « Don't you mean extinct ? »

Phil Tippett

Cette petite séquence, faussement anodine, fait état de la perte de sens du travail des paléontologues suite à la révélation qui leur est faite que des dinosaures ont été recréés grâce à la technologie du clonage … Mais pourquoi cette séquence est-elle « faussement anodine » ?

Replongeons nous en 1991. Steven Spielberg souhaite alors que son prochain film, « Jurassic Park », soit visuellement époustouflant et criant de réalisme. Il s’en alla donc recruter l’un des meilleurs spécialistes des effets visuels, le fameux Phil Tippett, qui avait déjà travaillé sur des films tels que « le Retour du Jedi », « RoboCop », et j’en passe !

Les techniques retenues lors de la préproduction furent alors l’utilisation d’animatroniques et de stop-motion, c’est à dire la création et l’utilisation de figurines animées image par image. Cette technique, très bien maîtrisée depuis de nombreuses années et popularisée par le célèbre Ray Harryhausen, a fait ses preuves. Exécutée par des experts tels que Phil et son équipe, elle donne des résultats excellents et réalistes puisque les créatures sont bel et bien là, sur un plateau, filmées pour de vrai.

Le grand Phil et sa petite équipe commencèrent donc à réaliser les premiers dinosaures puis réalisèrent les premières séquences avec les vraies stars du film, les dinosaures …

Phil Tippett

Seulement voilà … L’évolution faisait discrètement son œuvre en parallèle du travail de Phil et de son équipe. Dennis Muren et ses acolytes de chez Industrial Light & Magic s’étaient attelés à la tâche de réaliser des essais avec des dinosaures entièrement conçus et animés en images de synthèse.

Dennis Muren

Lorsque les tests préliminaires de dinosaures entièrement virtuels furent achevés, ils furent présentés à l’équipe de production.

Steven Spielberg fut si impressionné et emballé qu’il déclara à Phil Tippett :

STEVEN SPIELBERG:
    « You're out of a job »

Ce à quoi Phil répondit :

PHIL TIPPETT:
    « I've just become extinct »

Cet échange ne vous rappelle rien ? L’évolution était là. Implacable. Clairement visible. La technologie avait soudain fait un bond de géant, faisant passer d’un seul coup d’un seul les experts des effets visuels pour des dinosaures.

Cet événement fut si marquant qu’il fut décidé que les dinosaures – ceux du film, pas les experts en effets visuels – seraient majoritairement réalisés en images de synthèse et que seuls les gros plans seraient réalisés en animatroniques. Adieu donc la stop-motion.

Cet échange entre Steven Spielberg et Phil Tippett passera à la postérité et sera intégré dans les dialogues de la petite séquence que je qualifiais précédemment de « faussement anodine » … Vous comprenez maintenant pourquoi.

Quant au pauvre Phil, le choc fut si terrible pour lui qu’il en fut gravement malade. L’on pourrait penser que c’en était fini de lui, de son équipe et de son studio d’effets visuels. Il n’en fut rien et j’y reviendrai un peu plus loin.

Je suis Phil

Pour faire le parallèle avec la petite histoire que je viens de vous raconter, si nous pouvions lire le script du film de ma vie, nous y trouverions ceci :

OLIVIER PONCET:
    « Je suis Phil. Je fais partie d'une espèce menacée d'extinction. »

Je suis Phil

Entendons-nous bien : je ne me compare pas à ce génie de l’industrie des effets visuels qu’est Phil Tippett, loin de là, mais je me sens actuellement dans une situation analogue à celle qu’il dû vivre alors, et vous allez comprendre pourquoi.

Jurassic Sparc

Je vais rapidement vous parler de moi. Au moment de l’écriture de ce billet, j’ai 44 ans, c’est à dire que je suis suffisamment jeune pour ne pas être vieux et suffisamment vieux pour ne plus être jeune.

Ma jeunesse s’est étalée de la seconde moitié des années 70 à la première moitié des années 90.

Question ordinateurs, j’ai connu le ZX81, l’Amstrad CPC, la guerre entre l’Atari-ST et l’Amiga, la montée en puissance des compatibles PC, les stations de travail Silicon Graphics et Sun Sparc. Question langages de programmation, j’ai connu le BASIC, le Pascal, l’assembleur, le C et le C++ et quelques autres.

Bref, j’ai connu les dinosaures et la préhistoire.

Jurassic Sparc

Je me suis intéressé assez jeune à la technique. J’ai débuté l’électronique analogique (les résistances, les condensateurs, les transistors et toussa) vers l’âge de 9 ans, puis je suis passé rapidement à l’électronique numérique et à la programmation vers l’âge de 11 ans. J’ai conçu ma première carte à microprocesseur basée sur un Zilog Z80 vers l’âge de 14 ans et vendu mon premier logiciel pour une poignée de francs vers l’âge de 15 ans. Bref, vous l’aurez compris, j’étais un nerd, j’avais une vie sociale limitée et je passais la majeure partie de mon temps à toutes ces activités qui semblaient paranormales pour les jeunes de mon âge.

Scolairement parlant, j’ai obtenu un baccalauréat électrotechnique puis un BTS maintenance industrielle et pour plein de bonnes ou de mauvaises raisons je n’ai pas fait de cursus en école d’ingénieur. Ce que je souhaitais faire de ma vie c’était coder, écrire des logiciels, et vite.

Peu de temps après avoir obtenu mon BTS, en septembre 1997 j’ai trouvé quelqu’un d’assez fou pour me faire confiance et me verser un modeste salaire pour faire cela de façon professionnelle. Ça y est, j’étais dans la place !

Les années ont défilé, j’ai progressé, changé plusieurs fois d’entreprises et travaillé sur des projets techniquement intéressants et souvent assez complexes. Petit à petit j’ai grandi et occupé des postes à responsabilités tout en gardant un bon pied dans la technique, ce qui me permit de coacher des équipes, et de monter de beaux projets. En parallèle de tout cela, je me suis fortement investi dans le logiciel libre et le matériel libre, et je donne régulièrement des conférences sur de nombreux sujets, qu’ils soient techniques ou non.

Je vais vous épargner mon parcours complet, vous le trouverez sur mon profil LinkedIn et si vous êtes curieux vous trouverez pas mal d’autres choses sur mon compte Twitter en plus de mon site web sur lequel vous êtes à priori déjà.

The Lost World

Once upon a time

Au début de ma carrière professionnelle, le monde était très différent de ce qu’il est aujourd’hui. Certaines technologies utilisées à l’époque sont dorénavant qualifiées d’archaïques par « le marché ». Mais si, vous savez bien, c’est comme dans la finance, « le marché », cette fameuse entité mystérieuse qui est à la fois tout le monde et personne.

Certaines de ces technologies soi-disant archaïques sont pourtant toujours largement utilisées. Nous pourrions par exemple citer le C et le C++, mais bon nous ne sommes pas à une contradiction près. « D’ailleurs ne dit-on pas que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes » ? Pour ma part, ayant travaillé de nombreuses années dans les domaines du temps réel, du bas niveau et de la programmation système, ce sont ces technologies que je maîtrise le plus et que j’affectionne particulièrement. Ces domaines les utilisent d’ailleurs toujours très largement.

Learning you are, young padawan

Lentement mais sûrement, le monde a évolué, mais je ne suis pas resté statique pour autant. Pendant ces 25 dernières années je me suis intéressé à beaucoup de sujets : Java, C#, PHP, JavaScript, Go, Rust, NoSQL, NodeJS, programmation concurrente, programmation fonctionnelle, TDD, BDD, DDD, etc. Et au delà du développement logiciel, je suis aussi devenu un spécialiste du réseau, de l’infrastructure et de la sécurité.

Mon objectif a toujours été de bien connaître un maximum de sujets, voire de les maîtriser, afin d’être aussi complet que possible pour toujours avoir à ma disposition les connaissances, les compétences et les outils les plus adaptés pour résoudre un problème particulier dans un contexte donné.

Je me suis donc auto-formé, perfectionné, et j’en ai aussi profité pour embrasser des valeurs telles que celles de l’Agilité, du Software Craftsmanship et du DevOps.

May the Force be with you

Jusque là, tout allait bien, la vie faisait son chemin et un certain équilibre de la Force semblait régner dans l’univers IT.

The day after

Arrivèrent les « magiciels »

Au fur et à mesure des années, apparurent de plus en plus de logiciels magiques, « les magiciels » comme je les appelle, ou parfois « les clickodromes ». D’abord limités aux IDE et au RAD, avec la montée en puissance du Web et des technologies associées ils finirent par y apparaître aussi. Plus besoin d’installer de logiciels sur son ordinateur, ils étaient désormais en partie « dématérialisés » – si je puis dire – sur le Web. Les éditeurs de logiciels propriétaires y virent une belle opportunité et réussirent un coup de maître : faire passer l’achat one-shot d’une licence à vie à une location mensuelle ou annuelle. Les clients, souvent déjà captifs de certains éditeurs (Microsoft, Adobe, …), se retrouvèrent alors avec une double peine : être captifs et être condamnés à payer une dîme sous peine de ne plus pouvoir utiliser leurs logiciels pour travailler.

Daddy Cloud

Les modes se suivirent, quelques-unes passèrent et d’autres non. Parmi les modes du Big Data, de la Blockchain et de l’IA, la « magie du cloud » commença à opérer. Mais pourquoi s’embêter à acheter ou louer des serveurs et y installer des hyperviseurs de virtualisation tels que l’excellent logiciel libre Proxmox VE ? Il suffit dorénavant de créer (dans le meilleur des cas et parfois au petit bonheur la chance) un conteneur Docker et de le déployer chez Google / AWS / Azure (rayez les mentions inutiles). Le tout en cliquant simplement sur un bouton dans une IHM magique. Et hop ! Le serveur web, le reverse-proxy, la base de données … sont configurés « automagiquement »… C’est cool daddy ! affaire conclue !

It’s a kind of magic

Quelqu’un m’a récemment affirmé : « le cloud c’est magique, on n’a plus à se faire chier. D’ailleurs il n’y a plus de serveurs ni de machines virtuelles et si tu as besoin de plus de puissance, de monter en charge, tu cliques sur des boutons et ça se fait tout seul ». Ha bon ? C’est vrai qu’en utilisant « le cloud » ce n’est pas comme si nous utilisions les serveurs de quelqu’un d’autre. Mais bon, on est apparemment au delà de toutes ces considérations maintenant.

C’est tellement magique qu’il y a quelques mois, un client eut un problème de production. Sa plateforme web de moyenne envergure tombait en erreur 504 (Gateway Timeout) dès qu’il dépassait semble-t-il un certain nombre de connexions actives. Du coup les « DevOps » allèrent sur Azure et augmentèrent petit à petit les caractéristiques de la machine virtuelle. Puis lorsqu’ils furent au taquet, 16 cœurs et 16Gio de RAM, et que tous les experts de la boutique se retrouvèrent secs, au bout de quelques semaines ils appelèrent à l’aide. Je consultai la console Azure et fus un peu effrayé par cette débauche de puissance ne servant à rien et qui leur coûtait un paquet d’argent tous les mois. Ne connaissant pas leur infra et observant ce qu’il se passait, je réfléchis quelques minutes et je finis par leur dire : « d’après ce que j’observe, mes conclusions sont les suivantes : vous utilisez Apache et votre problème se situe dans le fichier configuration mpm_prefork.conf; le nombre de connexions simultanées est très probablement resté par défaut à 150. » C’était bien l’explication …

Conclusion : rien n’est vraiment magique. Même le magiciel ne peut rien faire contre le problème qui se situe entre la chaise et le clavier.

Coder ? C’est pour les has been !

Depuis quelques-temps nous entrons dans une nouvelle ère : celle du « no-code ». La promesse ? Un non-développeur clique sur des boutons, crée « son application » et la déploie dans « le cloud ».

Et puis tant pis si nous n’avons pas la propriété du code de cette « application no-code » car il y a tout de même bien du code qui tourne quelque-part.
Et puis tant pis si cette « application no-code » ne nous appartient pas vraiment.
Et puis tant pis si nous ne savons plus comment les infrastructures fonctionnent et où le code s’exécute.
Et puis tant pis si tout cela coûte cher, car oui, l’usage du cloud peut coûter cher, parfois même très très cher.
Et puis tant pis si nous devenons des clients captifs, prisonniers de quatre ou cinq grandes compagnies.

Effrayant !

Qu’importe tout cela ! Nous (croyons que) avons fait des économies en dégageant les vieux développeurs, les administrateurs systèmes, les experts infrastructures et réseaux, bref tous ces parasites qui ne servaient à rien et qui nous coûtaient de l’argent. Dans le monde d’aujourd’hui avec trois « chefs de projets », deux « fonctionnels », un « DevOps » et une IHM « magicielle », on développe et on gère « toute notre infra ». Les factures de cloud s’envolent, parfois même très haut mais les problèmes fondamentaux restent.

Comme entendu il y a quelques années de la part d’un top-level manager : « il faut arrêter de déconner les gars, ce sont les développeurs le centre de coût, ils ne rapportent pas d’argent et nous coûtent cher. ».

Quelque-chose a dérapé

Puis être bon ne fut plus suffisant. Pire ! Connaître et maîtriser tous les détails ne fut même plus important. Ce qu’il fallait, c’est être « à la mode », être dans « la hype » et surtout savoir cliquer sur le bon bouton dans la fameuse IHM magique.

Choisir une stack technique n’est plus une affaire du meilleur choix pour un problème donné. Il faut que cela soit nouveau, il faut que ça claque et il faut que ça soit dans le « le cloud ». Mais surtout il faut qu’il y ait un grand nom accolé au produit, un nom provenant des GAFAM.

It’s a GAFAM world !

Ahhh, les GAFAM … Au moins eux ils savent coder ! ils savent faire de grandes choses ! Ce n’est pas comme ces satanés bouffeurs de grenouilles avec leur Minitel ridicule et leurs fromages qui puent. Et puis on peut leur faire aveuglément confiance aux GAFAM, ils œuvrent évidemment pour le bien de l’humanité. Le slogan de Google n’était-il pas « Don’t be evil » ? Ils l’ont supprimé en 2018, chacun en tirera donc les conclusions qui s’imposent. Si Renault, Airbus et toutes ces grandes entreprises nationales ont quasiment tout externalisé chez les GAFAM c’est qu’il y a forcément une excellente raison. Espérons juste que la France n’aura pas de problèmes avec les États-Unis.

Ok Boomer !

Soyons clairs, je n’ai rien contre ces produits, qui sont au demeurant extrêmement bien faits, performants, souvent ergonomiques, mais ils sont avant tout conçus pour vous mettre des menottes et vous faire raquer un maximum. Plus vous les utilisez, moins vous devenez compétents sur des sujets élémentaires (car vous vous séparez de compétences devenues inutiles). Et plus vous devenez client captif, plus cela vous coûte cher. J’ai testé et maîtrisé bon nombre de ces outils (AWS, Azure, …), mais ils ne rentrent pas dans mes envies et ma philosophie, c’est à dire le DIY et la maîtrise de bout en bout, tels que l’étaient l’informatique et le web avant : décentralisés.

Viva las GAFAM !

Allez, faisons tous ensemble la holà :

Vive les magiciels !
Vive les clickodromes !
Vive les GAFAM !

Human nature

Nous sommes tous biaisés, et l’un des problèmes est d’en être conscient. Laissez-moi donc vous parler de quelques biais cognitifs assez répandus.

L’effet Dunning-Kruger

Plus les outils dont j’ai parlé précédemment deviennent faciles d’utilisation et d’accès (quel qu’en soit le coût), moins la compétence technique est nécessaire et donc reconnue. Et comme le marché a besoin de bras pour faire les tâches considérées maintenant comme ingrates (citons par exemple développer), on a progressivement baissé le niveau technique exigé, entraînant ainsi de façon inéluctable la paupérisation de notre métier.

Et puis être « un technique » en France aujourd’hui c’est considéré comme étant un manque d’ambition. Il n’y a qu’à voir le nombre de jeunes ingénieurs fraîchement sortis de l’école qui passent par « la case technique » pour devenir des « chefs de projets ». Car c’est cela la réussite maintenant : devenir « chef de projets ». Bon nombre d’entre-eux pensent tout connaître car ils ont passé deux ans comme « développeurs » surestimant ainsi leurs compétences.

S’installe alors le fameux effet Dunning-Kruger : les moins qualifiés surestiment leurs compétences et ignorent leur incompétence. Malheureusement ces personnes se trouvent de plus en plus souvent à des postes clés, des postes de décideurs et/ou de chefs de projets et ne demandent plus leurs avis à ceux qui savent, malheureusement maintenant en minorité.

Entendu récemment par un « décideur » : « pour le projet ce sera NodeJS et AWS car moi je sais que c’est le top. Et puis on va aussi embaucher des DevOps ». Evidemment il n’avait demandé l’avis de personne et qui plus est il ne savait pas coder, mais alors pas du tout, n’avait jamais ouvert la console AWS de sa vie et ne savait d’ailleurs pas combien cela lui coûterait.

Et embaucher « un DevOps » que cela peut-il signifier ? C’est une philosophie, pas un métier. Il aurait dit on va embaucher « un Scrum » ou « un Kanban » cela aurait été pareil pour moi. Apparemment, dans certaines entreprises, « un DevOps » c’est un Dev qui fait des tâches d’Ops. Ou bien alors c’est l’inverse. Je ne sais pas trop … Allez comprendre !

Je constate donc souvent autour de moi que des choix sont souvent faits par les personnes les moins compétentes sur les sujets : les chefs de projets, les managers, les boss. Il entendent un terme à la mode et paf, le choix est fait.

Le biais d’ancrage

Je l’ai évoqué précédemment, l’informatique, et j’entends par là les informaticiens et la création de logiciels, est un centre de coût. Il y a quelques années, faire développer du logiciel était un véritable investissement au service de l’entreprise. Bon, soyons honnêtes, pas toujours, mais la majorité du temps c’était le cas. Pourquoi ? Parce-que c’était une affaire d’experts, une affaire de transformer un besoin business en du logiciel. Cela coûtait cher, mais ce prix était justifié car c’était avant tout pour créer un outil adapté à son besoin et qui soit différenciant par rapport à la concurrence. Un client venait ainsi avec une idée, un post-it ou un cahier des charges, on discutait, on estimait et on finissait au bout d’un moment par tomber d’accord sur ce qu’il y avait à faire et sur le prix. L’expertise technique était reconnue et elle avait une valeur.

Depuis quelques temps, des mois ou bien des années, je ne sais plus très bien, je suis confronté à des clients ayant une démarche inverse. Ils ne savent pas trop ce dont ils ont besoin et ne savent pas trop ce qu’ils veulent. Mais s’il y a bien une chose qu’ils savent, c’est qu’il ont une date de mise en production et surtout combien cela doit leur coûter. Spoiler Alert : le moins cher possible.

Ils ont une date et un chiffre en tête. Ce chiffre n’est pas le combien ils peuvent payer, mais le combien cela doit coûter. Ils arrivent ainsi avec ce que l’on appelle une ancre. Une belle grosse ancre bien lourde. Et cette ancre c’est ce prix qu’ils se sont fixés de façon totalement arbitraire et qui va les biaiser.

Nous nous retrouvons donc dans une situation où nous devons réaliser un cadrage, nous devons effectuer des choix technologiques pertinents, nous devons estimer et enfin nous annonçons un prix. Ce à quoi ils répondent : « Oh là là, c’est super cher ! On avait estimé beaucoup moins. Et puis la société machin-chose, elle, elle est prête à le faire pour moitié moins cher ». Évidemment leur ancre était là, les influençant. Des connaissances leurs avaient dit : « pour un site web comme ça, ça doit te coûter au maximum 25K€, sinon c’est de l’arnaque ». Sauf qu’en vrai nous devons développer une plateforme e-commerce complète avec une connexion à un CRM propriétaire et avec des règles métier ultra-spécifiques … Ben oui évidemment que c’est plus cher, ce n’est pas la même limonade !

Et une fois que tu as annoncé le double du prix qu’ils s’étaient imaginé, pour ce prix ils veulent évidemment tout et même le reste. Et on est « en mode Agile », pas besoin de spécifier, on doit s’adapter du jour au lendemain, et ça doit être un forfait illimité et open-bar, cela va sans dire. Déjà que nous sommes des escrocs …

Meurtre ou suicide ? J’hésite …

Le biais du survivant

Certains arguments qui me sont parfois avancés depuis un moment pour justifier (contre ta préconisation) l’usage de tel outil, telle technologie ou une baisse de coût, sont : « tout le monde le fait », « tout le monde l’utilise », « tous les gens que je connais ont payé moins cher que ça » … et nous pourrions en citer d’autres.

Cela manque évidemment de recul puisque l’on regarde la face visible du marché tel qu’il est aujourd’hui, en ne se concentrant que sur les succès et en ne considérant pas les échecs. Nous pourrions donc être amené à légitimement penser que si ceci ou cela est utilisé/pratiqué partout, c’est que c’est une garantie de réussite. Ceci est une grave erreur puisque l’on occulte toutes les tentatives s’étant soldées par un échec et qui sont donc invisibles.

Un exemple classique est celui-ci : « Regardez Apple, Google, … Ils ont tous montés leurs startups dans un garage et sont devenus milliardaires ». Cette affirmation laisse imaginer qu’il suffit de monter sa startup avec deux ou trois gugusses dans un garage et que nous allons devenir milliardaires. Eh Non, car nous occultons toutes les startups qui ont fait de même et qui ont échoué. Et il y en a beaucoup. Des tas même !

Le biais de statu quo

Entendez-vous cette petite musique dans tout ce que je vous évoque depuis tout à l’heure ? Mais si ! Celle qui raconte que « c’était mieux avant » …

Vous pourriez croire que je suis atteint du biais cognitif du « statu quo » : je me complairais dans un passé idéalisé qui me rassure et qui m’empêcherait d’avancer en faisant de la résistance au changement. Honnêtement, je ne pense pas que cela soit le cas. Je continue de m’intéresser aux nouveautés, les langages, les outils, les frameworks, … Je teste, parfois je trouve ça bien, parfois non.

En tout cas le passé c’est le passé et je tente de regarder vers l’avenir. Mais cet avenir m’inquiète un peu …

Melancholia

L’artisanat, première entreprise de France

Je me considère comme un artisan du logiciel, un Software Craftsman comme on dit. J’aime que les choses soient bien conçues, bien structurées et simples. J’applique toujours le principe KISS car de la simplicité naît l’élégance. Un beau code devrait être simple et élégant. Il devrait arriver à nous faire vibrer comme un livre de Paulo Coelho. Le code devrait être expressif. Chaque détail de chaque ligne de code devrait avoir une raison, une place et un sens profond. En prenant un peu de hauteur, nous devrions constater que tout s’assemble dans une harmonie juste parfaite. Et cette qualité devrait être reconnue.

Au lieu de cela, le sentiment qui domine chez moi c’est que tout ressemble de plus en plus à un gros « foutware » et que nous sommes condamnés à nous retrouver au rayon des bonnes affaires informatiques de chez Lidl, entre le défroisseur vapeur et le compresseur à air. « On est mal patron, on est mal ! ».

Le loup de Wall Street

Et puis les jeunes loups de wall street du code ont les dents longues. Leur sport favori ? Cracher leur venin sur ce que l’on appelle communément le « legacy code ». D’ailleurs à partir de quand un code est-il legacy ? Eh bien personne ne sait vraiment … En tout cas, force est de constater que lorsque ce n’est pas un code écrit par soi-même et qui plus est dans une techno qu’on ne connaît pas trop, hop, il est considéré comme legacy. On réécrit tout et on justifie sa propre incompétence par le fait que c’est du vieux code écrit par une ancienne équipe, qui elle-même avait probablement fait la même chose. Justifions donc l’usage du nouveau langage / framework / whatever (entourez les bonnes réponses) à la mode par le fait qu’il est justement à la mode, qu’on ne comprend pas comment le système actuel fonctionne vraiment et parce que c’est soi-disant mal écrit.

Grosse fatigue

Je suis fatigué de ce manque d’humilité et de cette malveillance ambiante. J’avoue avoir croisé pas mal de génies auto-proclamés dans ma carrière, et s’il y a une chose qui est constante chez ces personnes, c’est la promptitude à la critique, la remise en question de l’existant et cela sans jamais réellement produire quoi que ce soit de meilleure qualité. Mais évidemment ce n’est pas de leur faute, puisque c’est celle du legacy.

Avec tout ce j’ai évoqué précédemment, vous le sentez bien maintenant … J’ai le moral dans les chaussettes. Depuis combien de temps pourriez-vous me demander ? Je ne saurais le dire, mais cela fait un moment. J’ai de plus en plus le sentiment d’être une sorte de has-been en décalage avec le monde qui m’entoure. Non pas que je sois bon ou mauvais, ce n’est pas à moi de juger, mais en décalage. Tout ce que je réalise ne me semble plus avoir beaucoup de sens. Dorénavant, la qualité technique importe peu aux clients. Ce qu’ils souhaitent c’est un truc qui marche vite, qui soit surtout pas cher et livré a une date déjà définie. On s’en fiche que ce soit bien fait, évolutif et durable. Nous sommes de plus en plus loin de l’artisanat et de l’amour du travail bien fait.

Bref, j’ai de plus en plus de mal à comprendre ce monde, et il semble qu’il me le rende bien.

La planète Melancholia est en approche rapide …

Apocalypse now

Alerte

Puis arrive le confinement de l’épisode COVID-19. Le COVID-19 ? Mais si ! Rappelez-vous ! cette soi-disant petite gripette qui finira par faire tousser le monde entier !

Nous sommes le 17 mars 2020 et la France est officiellement confinée.

Avec l’interdiction de sortir, nous mettons en place le télétravail à 100%, nous nous réorganisons et accompagnons nos clients qui peuvent continuer de travailler. Quant aux autres, les projets sont gelés, cela attendra. Nous déployons beaucoup d’énergie pour maintenir de l’activité, finir les projets en cours et nous redoublons d’efforts pour en trouver des nouveaux.

La maison devient alors un bureau duquel on ne peut s’échapper.

Contagion

A ce moment de l’histoire, mon vrai problème se situe au niveau « des boyaux de la tête » comme le disait si bien Coluche.

En plus des sujets sur lesquels je ruminais, depuis quelques mois j’avais accumulé beaucoup de fatigue et de stress, que ce soit côté pro ou côté perso. Côté pro, pas besoin de vous faire un dessin, nous en sommes tous là et je ne prétend absolument pas être celui qui a le plus de travail et/ou le plus de pression, loin s’en faut. Je connais des personnes qui sont bien chargées et je ne sais pas comment elles font … ce sont probablement des machines ! Côté perso ma fille aînée Emma terminait son DUT avec son mémoire et cherchait une école pour la suite, mon fils Maxime devait passer son bac de français avec toutes options de 1ère et ma petite dernière Mathilde était au collège en 5ème. Et je m’inquiétais aussi pour ma compagne qui était aussi surchargée de boulot. Bref, la période était spéciale et je me faisais du souci pour un peu de tout.

Les nuits, déjà courtes, se firent de plus en plus courtes, le sommeil venant de plus en plus tard le soir et s’évanouissant de plus en plus tôt le matin. Pendant le confinement je me mis la rate au court bouillon sur de nombreux sujets, tout seul, comme un grand. Avec le télétravail, je remplaçais les temps de transports par du travail sans télé, les pauses devinrent plus rares, les journées se firent plus longues et je ne sortis quasiment plus, uniquement pour faire les courses environ une heure par semaine.

Pour je ne sais quelle raison, un stress s’installa. Insidieusement. D’abord ponctuel et à peine perceptible, puis de façon quasi-permanente et omniprésent. Mon nouveau meilleur ennemi s’invita dans ma vie. Il était là au coucher. Il était là au réveil. Il diminuait souvent la journée pour mieux revenir ensuite. Plus je manquais de sommeil, plus le stress était là, et plus il était là, moins je dormais. Je pensais à ce que je devais faire. Et comment diable allais-je faire pour que toutes les planètes s’alignent sur les sujets qui me préoccupaient. Plus le temps passa, moins mon cerveau fut efficace. Moins il fut efficace, plus cela me demanda de l’énergie. Les tâches les plus simples devinrent difficiles. Les tâches difficiles devinrent plus difficiles. Puis le simple fait de réfléchir devint alors compliqué.

28 semaines plus tard

Le confinement terminé depuis un mois environ, nous reprenions pour ainsi dire une vie normale. Mais la forme et la capacité à réfléchir de façon claire, comme avant, n’étaient toujours pas revenues. Ne sachant pas trop ce qu’il m’arrivait je pris rendez-vous en urgence avec un médecin … Et croyez moi sur parole quand j’affirme qu’il n’est pas facile de trouver un médecin en urgence de nos jours, et pourtant nous avons peut-être l’un des meilleurs systèmes de santé au monde.

Elle m’a reçu. Nous avons parlé. Je me suis effondré. Elle m’a arrêté sans vraiment me demander mon avis. Les planètes étaient enfin alignées … Mais pas de la façon que j’imaginais. La charge mentale était devenue trop forte. J’étais déprimé et épuisé. En un mot : « cramé ».

La vie, l’univers et le reste

Après trois semaines d’arrêt, me voici donc de retour. Vous affirmer que je suis revenu à 100% serait mentir, mais cela va beaucoup mieux et je suis sur la bonne pente, la pente remontante.

Pendant cette période, j’ai essayé de me couper au maximum du travail. C’est un exercice plus difficile qu’il n’y parait car dans ce monde hyperconnecté la frontière entre le boulot et le perso est devenue bien mince. On se sent coupé du monde et l’on en vient à ressentir une impression d’arrêt d’urgence au frein à main sur l’autoroute. Le monde continue, mais sans nous. Dans mon malheur, j’ai la chance de travailler dans une entreprise humaine avec des fondateurs et des collègues extrêmement bienveillants.

Sur ordre direct du médecin, je me suis reposé et je me suis aéré au sens propre comme au sens figuré. J’en ai profité pour faire le point, pour bien réfléchir à mes envies et ma place dans ce joyeux bazar.

Comme beaucoup d’entre vous, je cherche la réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste. Je sais pertinemment que la réponse est 42, mais je dois juste en trouver la signification.

Quant aux sujets que j’évoquais précédemment et qui me minaient, je tente maintenant de les aborder avec un peu plus de philosophie. Je compare notre métier à l’artisanat traditionnel. Il y a le boulanger de chez Carrouf, et l’artisan boulanger Meilleur Ouvrier de France. Il n’y a aucun mal à travailler dans la boulangerie de chez Carouf, mais pour ma part je ne m’y vois pas y travailler. Je veux travailler dans la seconde catégorie. J’essaie donc d’imaginer ce qu’un vieux briscard comme moi peut apporter à ce monde et comment mettre au service de ceux qui en ont envie mon expertise et un travail que je juge de qualité. Quant aux autres, on ne saurait faire boire un âne s’il n’a pas soif.

Même si tout n’est pas tout à fait clair dans ma tête et que je dois encore trouver mon étoile à atteindre, c’est pour moi l’occasion d’une évolution et je dois m’ajuster. L’extinction attendra !

What about Phil ?

Pour en revenir rapidement à Phil Tippett et la petite anecdote du début, il s’est ajusté et s’est adapté à ce nouveau monde qui évoluait.

Après s’être refait une santé, ses connaissances encyclopédiques concernant les effets visuels, l’animation, … lui permirent finalement d’accompagner son compère Dennis Muren et le studio ILM sur la réalisation des effets visuels de Jurassic Park.

Le film sera une réussite avec le succès que l’on sait et Phil recevra le second Oscar de sa carrière pour cela.

Au moment de l’écriture de ces lignes sa carrière continue et il est toujours dans la place.

Fun fact : mon frère Alexandre Poncet et son compère de longue date Gilles Penso, tous deux journalistes et réalisateurs, ont réalisé plusieurs documentaires sur le cinéma des effets spéciaux, dont un sur Phil Tippett et un autre sur Ray Harryhausen. Ils ont bien connu Ray et connaissent tous deux très bien Phil. Je vous en conseille vivement le visionnage.

La remise des Oscars

Je vais terminer par les remerciements d’usage. Plus qu’un usage, ils sont nécessaires. J’ai eu un passage à vide, et sans soutien cela aurait pu être insurmontable.

Je vais commencer par Sonia, ma chérie, mon soutien indéfectible et encore plus pendant cette période et qui a toujours cru en moi. En plus elle me trouve beau et intelligent …

Mes trois enfants, Emma, Maxime et Mathilde. Je les aime, je suis fier d’eux et je ne leur dis peut-être pas assez.

Mes parents, évidemment. Mes frères et ma soeur. Bref, la famille !

Mon ami Stéphane, qui sait bien ce que c’est le burn-out, qui l’a déjà vécu. Il a été là et c’est le meilleur.

Mon amie Shirley que pas mal d’entre-vous connaissent et avec qui j’ai formé un duo de choc en meetups et conférences pendant un moment. Je la remercie pour ses messages … et pour les Cookies (toi même tu sais).

Mes chers petits Suricats qui ont été compréhensifs et qui ont fait preuve d’une réelle bienveillance envers moi. C’est quelque chose de très rare dans les entreprises et je tiens à le souligner.

What else ?

Si vous êtes arrivés jusque là, bravo !

Le billet est long, très long, peut-être même trop long … Mais j’avais des choses à raconter et j’avoue avoir mis un peu de temps à les écrire.

N’hésitez pas à me faire des retours par mail ou sur Twitter, ça fait toujours plaisir.

Notes

Nous sommes aujourd’hui le 24 juillet 2020.

La publication du billet et sa diffusion sur Twitter a généré beaucoup d’échanges. Le billet a été relayé plusieurs fois sur Twitter, LinkedIn, Facebook, des blogs, …, et a même été abordé dans l’excellent podcast « Message à caractère informatique » avec les excellents Laurent Doguin, Pierre-Antoine Grégoire, Alexandre Berthaud, et Nicolas Helleringer. Vous pouvez retrouver ce podcast ici ou .

Suite à cette publication, j’ai reçu un nombre considérable de mails, de messages personnels sur Twitter et LinkedIn, et même quelques SMS ! Les retours et les échanges sont particulièrement bienveillants et surtout le sujet semble toucher énormément les gens, chose à laquelle je ne m’attendais pas.

Merci à tous pour tout cela, je ne peux malheureusement pas vous citer tous tellement vous êtes nombreux, mais vous vous reconnaîtrez !